Les contes et le féminisme

Internet pullule d’articles féministes sur la condition de la femme dans les contes de fée. Ils prennent très souvent pour exemple les contes les plus célèbres tirés du répertoire de Grimm et Perrault, notamment Cendrillon, La belle au bois dormant et Blanche-Neige. On leur reproche très souvent de représenter des personnages féminins passifs qui ne doivent leur salut qu’à l’arrivée in extremis du prince charmant. Ce dernier les sauve soit d’un danger imminent, soit d’une malédiction, soit de leur triste condition. Le stéréotype du conte est souvent représenté par l’héroïque prince délivrant la princesse enfermée dans une tour (et parfois avec un dragon à terrasser en bonus). Et puis il y a cette image très gênante du baiser réveillant la belle endormie qui alimente les théories sur la culture du viol, car mettant en relief le soucis du consentement.

Alors, soyons clair dès le départ : je suis, la plupart du temps, d’accord avec les idées véhiculées par les féministes. Je suis loin d’être fan du baiser non consenti et se marier, avoir beaucoup d’enfants ne doit pas être une finalité dans la vie d’une femme. Attention, tomber amoureuse et avoir des enfants, si on en a envie, c’est bien. Mais on n’a pas forcément raté sa vie si ce n’est pas le cas. Il y a bien d’autres rêves à réaliser.

Ce qui me pose un problème dans ces articles, c’est la pauvreté de leur répertoire, et donc l’analyse est forcément tronquée. Car comme je l’avais évoqué lors de mon article précédent, d’un même conte il peut y avoir plusieurs versions. Le conte est une histoire de base que le conteur va s’approprier soit oralement soit par écrit. Donc le soucis ne vient pas tellement du conte mais de la personne qui nous le raconte.

Prenons par exemple cette histoire de baiser. Je vais en surprendre plus d’un car, que ce soit dans la version de Grimm ou de Perrault, le prince ne réveille pas la belle au bois dormant grâce à un baiser. Et non ! Sa présence dans la chambre suffit pour lever la malédiction, car il est celui qui lui était destiné. Et c’est également le cas de Blanche-Neige. Ce qui la réveille est la chute de l’un des serviteurs du prince qui portait son cercueil de verre. La secousse lui fait alors recracher le morceau de pomme empoisonné qui était, pendant tout ce temps, resté coincé dans sa gorge. Donc, encore une fois, pas de bisou magique … Cependant le fait qu’il n’y en ait pas n’empêchera pas de trouver d’autres aspects sexistes. Mais le fait d’utiliser ces contes comme illustration de la culture du viol montre que ces personnes n’ont vu que la version de Disney. C’est un problème assez récurent qui fera l’objet d’un prochain article.

Et êtes-vous sûre que la princesse est toujours celle qui est sauvée ? Allez, réfléchissez-bien … Ne vous vient-il pas à l’esprit un conte où c’est le prince qui est sauvé ? Concentrez-vous bien. Je vous donne un indice : les studios Disney l’ont adapté. Ça y est ? vous avez trouvé ? La Belle et Bête, que ce soit dans la version de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont ou celle de Disney, nous présente un personnage féminin fort grâce auquel le prince maudit trouve son salut. Bon d’accord, elle ne le fait pas à coup d’épée mais grâce à son intelligence … c’est quand même pas mal … Non ? En tout cas, ce conte n’est pas un cas à part. Car bien trop souvent on a tendance à oublier que les répertoires de Perrault et de Grimm ne sont pas les seuls existants (oui je me répète). Et comme par hasard, il se trouve que la version la plus connue de La Belle et la Bête a été écrite par une femme.

Comme je vous l’avais évoqué dans mon article précédent, les conteurs contemporains de Perrault étaient majoritairement des femmes, la plus connue étant Mme d’Aulnoy. J’ai récemment lu l’intégrale de ses contes et j’ai été frappée par la richesse de son œuvre. Attention, ses contes ne sont pas dénués de défauts et on y trouve des stéréotypes féminins qui font hérisser mes poils de trentenaire du XXIe siècle. En effet, je trouve qu’elle attache trop d’importance à la description des vêtements de ses protagonistes, il y a des propos xénophobes et les gentils sont toujours beaux et de naissance royale alors que les méchants sont toujours moches et grotesques. Mais ses contes font partis des histoires les plus épiques qu’il m’ait été amenées de lire et la majorité de ses personnages féminins ne sont pas inactifs. Au contraire ! Au cours de mes lectures, j’ai eu l’occasion de voir, notamment, une jeune reine en train de se battre (ou plutôt de se défendre) avec son bébé dans les bras et des princesses usant de ruses et n’hésitant pas à passer à l’action pour échapper à leur bourreaux. Parfois il arrive qu’elles réussissent à s’enfuir sans même qu’un prince ne vienne les délivrer. Certaines d’entre elles partent à l’aventure déguisées et il leur arrive de sauver leur bien-aimé.

Si les contes féminins ne font pas partis des plus connus, c’est parce qu’à l’époque on les trouvait bien trop sulfureux.

Donc oui, les contes littéraires peuvent souvent être sujet à controverse sur la condition féminine. Mais il faut parfois creuser un peu plus loin pour voir qu’un conte de fée ne se résume pas forcément à une jeune fille qui attend le prince charmant. Des contes, il y en a de toutes sortes avec des trames très variées (il y en a même sans princes et sans princesses) et si tous partent d’un postulat de base, il appartient à l’auteur d’en proposer chaque fois une lecture différente. Les personnages féminins forts dans les contes de fées existent et même si certain d’entre-eux ne sont pas dénués de défaut dans leur conception, ils contiennent un réel potentiel. Garder un œil critique sur ces contes est une très bonne chose mais à condition d’avoir à l’esprit le contexte historique de leur écriture. Ce qui nous semble trop sexiste de nos jour, était une réelle avancée pour l’époque.

Et puis si vous avez la plume qui démange, le conte fait parti des médias les plus libres qui existent alors pourquoi ne pas en proposer de nouvelles versions ?

  • Je n’aime pas les personnages passifs, hommes et femmes (même si dans les contes anciens ce sont la plupart du temps des femmes).
    Et puis ce n’est pas crédible ! Je veux dire, quelle femme censée attendrait sagement que quelqu’un vienne la sauver ? C’est vrai quoi, l’instinct de survie fait partie de la nature humaine ! 😛
    Mais c’est vrai qu’on ne connait pas assez bien l’immense répertoire de contes qui existe.
    Encore une fois, super article ! 🙂

  • Je découvre le blog grâce à Zahardonia et cet article prête à la réflexion, merci beaucoup. Je pense qu’on a trop l’interprétation du conte façon Disney que les « écrits » originaux.

    Encore que, les derniers Disney sont beaucoup moins machistes que par le passé. Question d’époque aussi…

    • Oui c’est tout à fait ça ! Contrairement aux apparences je défends très souvent Disney et comme tu le précises les récents dessins animés montre une réelle évolution. Et c’est tant mieux. D’ailleurs j’aime bien parler de « version Disney » tout comme je parles de « version Perrault » ou de « version Grimm ». Chaque réécriture ne sont que le reflet du conteur et de son époque.

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